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Les émotions : apprendre à surfer plutôt que lutter

  • melaniemahe
  • 22 janv.
  • 7 min de lecture
« Vous ne pouvez pas arrêter les vagues, mais vous pouvez apprendre à surfer. » — Joseph Goldstein

Quand on vit avec des Troubles Neurologiques Fonctionnels (TNF), il arrive que le corps réagisse plus vite que nous. Une boule au ventre, un souffle qui se bloque, le cœur qui s’emballe, des muscles qui se contractent, une sensation de malaise ou de tension… et parfois, seulement après coup, on réalise : “j’étais stressé”, “j’avais peur”, “je me sentais honteux”, “j’ai été submergé”.


Ce décalage est fréquent dans les TNF. Et il est important de le rappeler : il ne s’agit pas d’un défaut moral, ni d’un manque de volonté. Cela fait partie du fonctionnement d’un système nerveux devenu plus sensible, plus vigilant, parfois plus réactif.


Cet article s’appuie sur le chapitre 7 du cahier pratique de thérapie à domicile rédigé par deux professionnelles formées en thérapie cognitive et comportementale (TCC) : le Dr Déborah Ducasse, médecin, psychiatre et psychothérapeute, et Véronique Brand-Arpon, docteure en biologie de la santé, infirmière et psychothérapeute. Leur objectif est clair : mieux comprendre les mécanismes pour apprendre à se réguler avec des outils concrets, accessibles et applicables au quotidien.


I. Émotions et TNF : pourquoi ce sujet est central

Les émotions sont parfois présentées comme des “états d’âme”. Pourtant, elles sont bien plus que cela. Une émotion est un phénomène complet : elle naît dans le cerveau, mais elle s’exprime dans le corps. Elle influence la respiration, le rythme cardiaque, la tension musculaire, la digestion, la posture. Autrement dit, une émotion laisse presque toujours une empreinte physique.


C’est précisément pour cela que les émotions occupent une place importante dans les TNF. Dans ces troubles, le corps devient le lieu d’expression privilégié du système nerveux. Les symptômes fonctionnels peuvent s’intensifier quand l’organisme se sent en insécurité, en surcharge ou en hypervigilance. Ce n’est pas une “invention”, ce n’est pas “dans la tête” au sens péjoratif : c’est une activation réelle du système de protection.


Pour aller plus loin sur ce point, tu peux (re)lire notre article dédié au fonctionnement du cerveau dans les TNF : Plongée dans les coulisses cérébrales des TNF.


II. Une émotion n’est pas un danger : c’est un signal

Dans l’expérience quotidienne, beaucoup de personnes cherchent à éviter les émotions désagréables. On se dit qu’il faut tenir, rester fort, ne pas pleurer, ne pas paniquer, ne pas “craquer”. Et pourtant, plus on se bat contre une émotion, plus elle gagne en intensité.


C’est ici qu’une image très simple aide à comprendre : l’émotion fonctionne comme un voyant sur le tableau de bord. Lorsqu’un voyant s’allume, ce n’est pas le voyant qui provoque la panne. Il révèle qu’un déséquilibre existe. Ce qui crée le problème, c’est de cacher le voyant plutôt que d’écouter ce qu’il signale.


Dans les émotions, c’est la même logique. Une émotion n’est pas un ennemi à éliminer : c’est une information à décoder. L’enjeu n’est pas de contrôler l’émotion, mais d’apprendre à la repérer tôt, à comprendre son message, puis à répondre autrement.


III. Comment naît une émotion : déclencheur, interprétation, activation corporelle

Une émotion apparaît toujours dans une situation. Elle peut être déclenchée par un événement externe (un échange, une contrariété, une situation sociale, un bruit, une sensation physique), mais aussi par un événement interne (une pensée, un souvenir, une image mentale, une anticipation).


C’est un point essentiel : une émotion ne reflète pas “la réalité objective”. Elle reflète la manière dont notre cerveau interprète ce que nous vivons. Par exemple, ressentir de la peur lors d’une prise de parole ne signifie pas que la situation est réellement dangereuse. Cela signifie que le cerveau l’évalue comme un risque possible (peur du jugement, peur de l’échec, peur du rejet).


Dans les TNF, le cerveau peut se retrouver dans une posture de protection renforcée : le moindre signal interne peut être perçu comme une menace et déclencher une réponse corporelle. Comprendre ce mécanisme aide à diminuer la culpabilité et à replacer les symptômes dans un modèle cohérent : celui d’un système nerveux qui cherche, maladroitement parfois, à protéger.


IV. Lien direct avec les TNF : le modèle des 3P et les émotions

Dans les TNF, on parle souvent du modèle des 3P, qui permet de comprendre pourquoi les symptômes apparaissent et surtout pourquoi ils peuvent se maintenir. Ce modèle distingue les facteurs prédisposants, précipitants et perpétuants. Pour aller plus loin sur ce point, tu peux (re)lire notre article dédié Les 3 types de facteurs de risque des troubles neurologiques fonctionnels (TNF).


Les émotions peuvent s’inscrire dans ces trois dimensions. Il peut exister une sensibilité du système nerveux, une hypervigilance, un perfectionnisme, un stress chronique ou une histoire de surcharge émotionnelle qui fragilisent le terrain (facteurs prédisposants).

Il peut y avoir un événement déclencheur – accident, choc, période d’épuisement, conflit ou rupture (facteurs précipitants). Et il peut ensuite s’installer une boucle de maintien dans laquelle la peur des symptômes, l’évitement, la tension musculaire, les ruminations, le manque de sommeil ou le contrôle émotionnel entretiennent l’activation (facteurs perpétuants).


Ainsi, travailler la régulation émotionnelle n’est pas secondaire : c’est une manière d’agir sur les facteurs qui entretiennent le TNF.


V. Les neuf émotions de base : apprendre à les reconnaître pour mieux se réguler

On peut regrouper neuf émotions fondamentales, comparables à des couleurs primaires. Et à partir de ces émotions, une infinité de nuances existe : l’irritation est une forme légère de colère, la panique une forme intense de peur, la sérénité une forme douce de joie.


L’intérêt de ce classement n’est pas de se ranger dans une case. L’intérêt est de se donner un vocabulaire précis : nommer ce qui se passe à l’intérieur permet de diminuer la confusion, d’apaiser l’urgence, et de reprendre de la maîtrise sur ce qui se déclenche automatiquement.


Dans les troubles neurologiques fonctionnels, il n’y a pas de lésion cérébrale visible, mais un dérèglement du fonctionnement du système nerveux. Ce dérèglement peut entraîner une hypervigilance émotionnelle : le cerveau devient plus attentif, parfois excessivement, aux signaux internes et externes.


Ce qui se joue alors se situe en grande partie « en coulisses » du cerveau. Les réseaux impliqués dans la détection du danger, la régulation des émotions et l’interprétation des sensations corporelles peuvent s’activer de façon inadaptée. Le cerveau ne dysfonctionne pas au sens structurel, mais il fonctionne sur un mode de protection amplifié.


Cette dérégulation du système nerveux perturbe la régulation émotionnelle. Les émotions peuvent surgir plus vite, plus fort, ou durer plus longtemps. Le corps réagit comme s’il devait se défendre, même en l’absence de danger réel. Ce mécanisme explique pourquoi certaines émotions, comme la peur, la culpabilité ou la honte, prennent une place centrale dans les TNF et contribuent à maintenir l’état d’alerte.


Comprendre ce fonctionnement permet de sortir d’une vision culpabilisante. Il ne s’agit ni d’un manque de contrôle, ni d’un « problème psychologique au sens faible », mais d’un déséquilibre fonctionnel des circuits cérébraux de régulation, réversible et modulable avec un accompagnement adapté.


C’est exactement pour cela que l’apprentissage de la régulation émotionnelle n’est pas un “plus” : c’est un levier central. En observant les émotions plus tôt, en comprenant leur message, et en réduisant la lutte contre elles, on agit directement sur les facteurs qui entretiennent l’hypervigilance du système nerveux.


VI. Tableau des émotions : langage corporel, fonction, nuances

Le tableau ci-dessous est conçu pour être simple à lire. Il peut servir de repère lorsque l’on se sent débordé, ou au contraire lorsqu’on veut apprendre à repérer plus tôt les premières manifestations corporelles d’une émotion.

⚠️ Important : les signes corporels ne sont pas des règles absolues. Ils sont des tendances. Chacun possède son propre “langage du corps”.

Code

Émotion

Langage corporel et sensations fréquentes

Comment la reconnaître ?

Fonction / message

Nuances

🔴

Colère

visage crispé, mâchoires serrées, tension cou/épaules, respiration accélérée

sensation de limite franchie, frustration, agitation

protège les limites, mobilise l’énergie pour agir

irritation, contrariété, exaspération, rage

🔵

Tristesse

posture repliée, ralentissement, soupirs, souffle plus lent

vide, fatigue émotionnelle, envie d’isolement

aide à intégrer une perte, revenir à soi, demander soutien

chagrin, nostalgie, mélancolie

🟠

Culpabilité

corps “rapetissé”, poids intérieur, tension morale

ruminations, “j’aurais dû…”, besoin de réparer

alerte sur un décalage entre actes et valeurs

regret, remords, tourment

🟣

Honte

chaleur visage, yeux baissés, immobilité, envie de se cacher

impression d’être jugé(e), exposé(e), “pas conforme”

protège du rejet social, pousse à se mettre en sécurité

gêne, embarras, dévalorisation

🟢

Intérêt

énergie augmentée, attention focalisée, posture ouverte

curiosité, envie d’apprendre / d’aller vers

oriente vers ce qui nourrit, motive, engage

enthousiasme, désir, attirance

Peur

souffle court, palpitations, tensions, tremblements, ventre noué

alarme interne, évitement, hypervigilance

protège en augmentant prudence et vigilance

inquiétude, anxiété, panique

🟡

Surprise

respiration suspendue brièvement, yeux écarquillés

arrêt net, “instant blanc”

interrompt l’automatique, ouvre de nouvelles options

étonnement, ébahissement

🟤

Dégoût

recul, nausée, lèvres pincées, geste de rejet

rejet immédiat, incompatibilité

protège en mettant à distance

répugnance, aversion

🩷

Joie

sourire, détente, souffle ample, énergie fluide

sensation d’ouverture, envie de partager

renforce sécurité, lien, motivation

sérénité, plaisir, plénitude

VII. Une émotion particulière dans les TNF : la culpabilité

Il est difficile de parler des émotions dans les TNF sans évoquer la culpabilité. Cette émotion est souvent très présente, parfois sous une forme excessive : culpabilité d’être malade, culpabilité de ne pas faire assez, culpabilité d’annuler, culpabilité d’être un poids, culpabilité de ne pas guérir assez vite.


Or la culpabilité, lorsqu’elle est constante, devient un facteur perpétuant redoutable : elle maintient la tension interne, elle nourrit les ruminations, elle encourage le surcontrôle, et elle empêche le repos réel du système nerveux.


C’est pourquoi nous avons consacré un article spécifique à ce thème : Culpabilité et Troubles Neurologiques Fonctionnels : quand la colocataire envahissante s’invite dans nos vies.


Conclusion : observer, comprendre, répondre autrement

Les émotions ne sont pas des obstacles sur le chemin : elles font partie du chemin. Elles renseignent, elles protègent, elles orientent. Dans les TNF, elles peuvent aussi contribuer à activer fortement le corps, car le cerveau cherche avant tout la sécurité.


L’objectif n’est pas d’éviter les vagues, mais de les reconnaître plus tôt, de comprendre ce qui les déclenche, et de répondre avec davantage de douceur, de clarté et de cohérence.


Et petit repère mémoire pour terminer, à glisser dans un coin de la tête : C-T-C-H-I-P-S-D-J… autrement dit : “C-T Chips dit DJ”.


Chaque lettre correspond à une émotion :

C = Colère T = Tristesse C = Culpabilité H = Honte I = Intérêt P = Peur S = Surprise D = Dégoût J = Joie


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